Des couches de mots sur la toile

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Parfois, il suffit de frapper à la bonne porte pour faire la connaissance d’êtres singuliers. Michael Weston est de ceux-là. Depuis vingt ans, l’artiste anglais a déposé sa peinture au pied du phare d’Eckmühl, sur la commune de Penmarc’h (Finistère sud). Perché au dernier étage de son atelier-maison, Michael compose les variations d’une œuvre expressive marquée par la sobriété.

« Tu veux voir mon passeport ? » Michael reçoit chez lui au rez-de-chaussée de l’ancien café qui bat pavillon britannique. Une simple pancarte avec l’inscription « ouvert » invite le visiteur de passage à franchir le seuil. Comme de nombreux peintres avant lui, Michael a trouvé en Bretagne un cadre de vie qui lui convient. « Il y a plus de 20 ans que je suis installé dans le café. C’est un peu comme si j’avais pris ma place. Ici, je me sens bien. J’ai longtemps pensé que c’étaient les marées. Mais ce n’est pas du tout ça. Ici, les gens bossent beaucoup et quand ils se voient, ce n’est pas pour se plaindre. Ils forment une petite communauté d’entraide. »

L’atelier dans les nuages

Dans sa maison du phare qui éclaire l’horizon à la nuit tombée, Michael a une vue imprenable sur la mer. C’est l’été et les touristes passent en nombre au pied du jardin. Certains lèvent les yeux vers le dernier étage de l’imposante bâtisse. Michael a aménagé son atelier sous les combles. Depuis la fenêtre ouverte sur l’océan immense, il regarde les navires de pêche passer au loin. « La vue est trop belle. Il y a trop de distractions. La première année quand je suis arrivé, je passais mon temps à la fenêtre. En réalité, même les gens qui viennent à l’atelier passent beaucoup de temps à la fenêtre. »

En ce matin du mois d’août, une douce lumière éclaire les murs blancs de la pièce, couverts de livres et de tableaux. Un vaste bureau et un canapé noir encadrent l’espace de travail de l’artiste. La toile en cours est posée sur une planche de bois. Partout, des pots de peinture et du matériel en tout genre sur la planche ou à même le sol, couvert de taches noires et blanches. « C’est un peu le bordel non ? J’ai été contacté par une personne qui voulait faire un bouquin sur les ateliers d’artistes. Je ne sais pas ce qu’on y voit… Si le piano pouvait monter, ça donnerait le la dans l’atelier. »

Des variations de peintures

Michael s’approche du bureau, saisit un briquet et allume une cigarette. Son regard s’attarde sur un tableau accroché au mur. « C’est toujours un peu le même tableau. Les têtes, les masques deviennent des poissons par exemple ou bien des fleurs. Que ce soient des poissons ou un paysage, pour moi c’est le même tableau. Celui-ci, je ne sais même pas pourquoi il est là. Il est devenu poisson. » Des variations de peintures qui le font sourire. « Ce qui est assez marrant c’est que, lorsque l’on voit tout ça ici, on peut penser que ce sont des vues du coin alors que je peignais la même chose à Paris. Est-ce que c’est abstrait ? Je ne pense pas. C’est juste un point de vue. »

La gamme chromatique des tableaux qui l’entourent se limite au noir et blanc. À l’aide d’un chiffon, il vient frotter la surface de la toile du moment. « Il faut travailler avec rien. Quand on est jeune peintre, on achète de bons pinceaux… On les achète ou on les pique. Après on achète les couleurs. Généralement, on se plante sur les couleurs. Et puis quand on est un vieux peintre, on peint avec rien. C’est une caricature. Les gens qui parlent de peinture, c’est ennuyeux. Déjà peindre c’est un truc, alors en parler… »

La peinture et le reste

Le monde étendu de Michael sort du cadre unique de la peinture et alimente la conversation qui bifurque rapidement vers Paris. « Généralement, les gens parlent de ce qu’ils aiment. Moi je pourrais ne parler que du 14e. Je suis intoxiqué par le passé. Moins maintenant. Peut-être parce que les autres en parlent. » Entre deux coups de pinceaux, Michael avance par digression dans la nostalgie de la capitale et évoque les anecdotes d’un peintre international avec en point d’encrage le quartier du Montparnasse.    

« Entre les deux cimetières, rue Émile Richard, on prenait les bagnoles. À l’époque, il n’y avait pas de voitures des deux côtés, juste le feu rouge au bout. On pouvait faire première, seconde, troisième, quatrième et rétrograder. On faisait ça. J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour cette rue-là. Quand je rentre chez moi, si le chauffeur de taxi prend par Montparnasse, je souhaite qu’il reprenne la rue Émile Richard. S’il le fait je serais très content. À Paris, j’ai tendance à retourner dans les endroits du passé… Est-ce que c’est bien, pas bien, je ne sais pas mais c’est intoxiquant. »

La construction de la toile

L’art de la conversation se nourrit chez Michael de tous les sujets. Elle permet surtout d’offrir des temps de respiration dans le travail de la toile qui attend près du mur. Son pinceau glisse sur la couche blanche de la toile. Comment se construit le tableau ? Michael peint en résistance avec le tableau qui prend forme progressivement à force de traits posés sur la toile en mouvement. « Il faut la laisser faire un peu mais il faut y être quand même. Boltanski disait qu’un peintre n’a que vingt minutes de facilité par jour. Mais il faut la nettoyer tout le temps. »

« Bon. Et alors ? » Le bruit d’une porte qui claque résonne à travers les étages de la maison et ramène Michael au temps présent. « Tu habites dans une maison moderne ? Il y a quelqu’un qui est entré. Ici on entend tout. Mais ça va quand c’est le même groupe sanguin, quand c’est des gens que tu connais. Mais je ne peux pas faire chambre d’hôte. Tu ressens tout dans cette maison. » La séance de peinture touche à sa fin. « On descend ? Ça va être l’heure du déjeuner. »

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